Sortilèges de l'écriture

PIERRE VICAN

19 septembre 2006

Ce soir, c’est mon anniversaire

De Nathalie Fossati

campagne

J’ai décoré ma maison dans laquelle flottent les effluves de petits plats mitonnés. J’ai arrangé mes plantes, mis de la musique, sorti les verres et les assiettes.

Dernières retouches devant le miroir. Je me suis habillée, fardée, fait belle pour l’occasion. Contente du résultat, je souris à mon reflet. Parce que ce jour est le mien. Ce jour est pour moi. Tout est prêt, tout semble là.

J’allume les dernières bougies et me sers un verre en regardant distraitement au dehors. La vue au-delà du jardin s’élargit pour englober la plaine. Puis la montagne, barrière brumeuse et rosie par les derniers rayons du couchant, accroche jalousement les derniers nuages qui traînent.

Je pense à mes convives. Qui ai-je donc invité ? Des amis, des connaissances, des êtres humains avec qui partager le rire et l’émotion. Ils seront un certain nombre mais jamais autant que les absents. Mes pensées vagabondent… Que de gens croisés le long de mon parcours. Que de sourires, de mains tendues, de témoignages d’amitié, d’amour.

Où sont-ils maintenant tous ces gens qui me manquent ? Que font-ils de leur vie ? Où sont leurs joies ? Quelles couleurs ont leurs peines ? Je repense à l’enfance et à ses amitiés à peine ébauchées. Je repense à mes amants dont la présence était indispensable, vitale comme l’eau à une fleur. J’ai alors tant de questions.

J’aurais aimé voir les rides marquer leurs visages. Que j’aurais aimé ces discours plein de fous rires et de «tu te rappelles ?» Je repense à mon parcours de vie, jalonné de vivants, prêts à partager. Le bonheur de l’âge qui avance : on remplit son coffre de trésors et, pour ressortir les souvenirs cachés au fond, il faut ranger les premiers, redécouvrir les seconds. On classe dans sa bibliothèque sa vie répertoriée en chapitres. A chaque page, un vivant, un ami, un amour. C’est de ce que l’on a appris avec lui que l’on peut passer au suivant. Mais où êtes-vous mes ébauches, toutes mes esquisses ? Qu’en serait-il aujourd’hui ? Que resterait-il de nos relations, de nos liens, hier si fort…?

Je suis là face à moi-même et les visages du passé ressurgissent. Ils s’éclipsent des pages de mon livre et viennent me sourire tendrement, un peu tristes. Où êtes-vous mes amis, mes amours ? Une petite larme perce alors que je regarde le soleil qui se meurt pour mieux revivre demain.

Que la vie vous soit douce, personnages de ma route et que, jamais, vous ne m’oubliiez. J’ai tant de tendresse en repensant à nos émois, à nos erreurs. Merci, mon chemin, de m’avoir permis de vous croiser, de faire quelques pas à vos côtés. Merci à vous mes amis, humains extraordinaires de m’avoir permis de vous aimer.

On sonne à la porte. Voici les premiers convives, les derniers ?

Que la fête commence !


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03 septembre 2006

Belle

de Nathalie Fossati

fille

 

La première fois qu’il l’avait remarquée, c’était au bout de l’allée.

L’avion venait de s’immobiliser et il s’était levé pour déployer ses jambes. Jetant un regard circulaire pour assouplir sa nuque endolorie, son regard s’arrêta. Elle était debout, de dos, attendant comme tout le monde que la porte de l'avion ne s’ouvre.

Après ce long voyage, le gros porteur faisait grise mine : des kleenex, journaux à moitié lus, des couvertures en boule jonchaient le sol et les sièges. Il régnait un parfum doucereux et lourd, intimité d’une nuit partagée avec deux cents quarante-neuf individus.

C’était sa robe qui tout d’abord, l‘avait attiré. Enfin ce qu’il en voyait. Il la découvrait par moments dans son entier au gré de la danse mêlée de fatigue et d’impatience de la douzaine de passagers qui attendaient devant lui. C’était une robe longue dont l’étoffe, légère était de couleur pastel. Elle n’était pas moulante mais laissait apercevoir certaines parties du corps de façon plus suggérée que vraiment montrée. Les épaules étaient nues, le dos et la taille délicatement enserrés dans un laçage géométrique. La robe était un peu froissé aux fesses, détail qu’il aperçut entre un nikkon et un hamac mal enveloppé mais, cela se perdait dans les imprimés du tissu.

Il sentit une bouffée de douce chaleur l’envahir lorsqu’il contempla sa peau. Les bras nus de l’inconnue étaient bronzés, dorés et sa nuque portait encore quelques traces de sommeil. Il avait l’impression de la sentir. Un parfum naturel, un peu piquant et chaud qui l’attirait irrésistiblement. Il se mit à rêver sur sa destination de départ. D’où venait-elle ? Sa robe avait peut-être été achetée lors de son voyage bien qu’elle ne fasse pas très sud-américaine… Quel soleil avait amoureusement caressé cette femme ? Celui de l’Équateur, de la Colombie ou du Brésil ?

Le problème avec les charters, c’est qu’ils ramassaient des passagers partout pour rentabiliser, cet ultime trajet (pour lui, elle poursuivait peut-être…) ne le renseignait pas beaucoup plus sur l’endroit d’où elle pouvait venir. Il était comme hypnotisé et il cherchait, en la regardant des réponses à ses questions qui ne venaient pas. Pourtant, le seul fait de la contempler lui rendait l’inconnue familière.

Il était envahi de sentiments un peu étranges, vu la situation. Outre le désir et l’envie, la vision de cette femme lui amenait le calme et la sérénité. Bien que ne la connaissant pas, il avait l’impression qu’elle saurait lire en lui comme dans un livre ouvert, qu’elle saurait entendre ce qu’il n’avait encore jamais dit.

Il était pourtant surpris son allure générale. Les autres passagers, las et fourbus de ces neuf heures de vol, avaient une allure disloquée. Elle se tenait droite, non pas rigide mais ferme, un peu comme une reine d’un continent oublié. Doucement, elle se mit à faire de légers mouvements de tête pour s’étirer. Ses cheveux relevés en chignon étaient bruns mais des mèches plus châtain entouraient son visage. A chaque mouvement, une mèche du chignon s’échappait et cela rajoutait à cette vision quelque chose de très romantique. Toutes ces images le troublaient, il aurait aimé être un photographe pour fixer ces détails.

Il était happé par la sensualité qu’elle dégageait… Il s’imaginait approcher sa bouche et déposer un baiser dans son cou lorsque le petit convoi de voyageurs se mit en marche avec des «ah !» de contentement. Il détourna la tête pour attraper son sac et se remit à l’observer.

Elle tourna à gauche vers le sas et il découvrit rapidement son visage avant qu’elle ne lui tourne le dos à nouveau. Son visage, ovale, encadrait des traits réguliers d’une grande douceur. Son nez assez grand et droit lui donnait un caractère responsable. Sa bouche, charnue et ourlée d’un mince liseré plus clair, lui fit tourner le sang. Dieu, qu’elle était belle…

Passant devant les deux hôtesses et le commandant, il les remercia en espagnol, oubliant qu’il était à nouveau sur le sol français. Les passagers, tel un lâcher de perdrix, se dispersèrent enfin. Il aperçut la belle dans sa totalité. "Belle", c’est comme ça que désormais et peut-être pour seulement dix minutes, il l’appellerait.

"Belle" marchait à son rythme d’une démarche souple et élégante, aucun de ses pas ne paraissant toucher le sol. Sa robe longue, aux multiples remous était un peu transparente, il aperçut ainsi une de ses jambes. Longue, fuselée, il eut l’image d’une liane enlaçant un tronc. Elle portait des nu-pieds, de style un peu grec. "Belle" ne ressemblait à personne. Elle était un mélange ethnique, surprenant et sobre. La Terre semblait lui avoir confié des secrets et elle avançait dans le monde tel un messager muet.

Il se hâta un peu car elle creusait l’écart et, après plusieurs couloirs aux couleurs synthétiques et aux angles très droits, ils se retrouvèrent enfin à l’air libre. Il emplit ses poumons d’oxygène non pressurisé et suivit "Belle" vers un autobus qui les emmenait encore.

Il faisait lourd à Paris et le ciel de cette fin de mois d’août était plein d’orages. Pour monter dans le bus, il la vit relever délicatement sa robe et, encore une fois, la sensation d’être face à un être d’un autre siècle, d’un autre monde, se fit sentir. Il joua des coudes pour se rapprocher tant et si bien qu’il se retrouva face à "Belle".

Il put ainsi la dévisager à loisir. Le soleil du bout du monde avait donné à son visage une couleur mordorée. Ses grands yeux clairs, semblaient parsemés de pépites jaune d’or. Son regard dans le vague, traversait les choses et les êtres sans s’y attarder. Ses paupières portaient quelques traces de la fatigue du voyage et le trait de crayon dont elle avait orné le tour de ses yeux s’était estompé de façon inégale. Mais il émanait de son visage un tel sentiment de plénitude, elle irradiait un sentiment si merveilleux qu’il ne semblait pas humain. Elle flottait par delà les autres passagers, bien au-dessus du bus, des avions et de Roissy-Charles de Gaulle. Non, elle n’était pas parmi eux. Elle était restée là-bas, dans cette autre partie du monde et, en plongeant dans ses yeux, il partit avec elle.

Il se sentit happé dans un tourbillon d’images puis, comme perché sur le dos d’un condor, il vit. Il vit des volcans menaçants, encerclant des havres de paix où des enfants couraient nus et souriants. Des cascades immenses assurant l’existence du divin, projetant des gerbes d’eau tel des cyclones. Des rios si larges qu’on n’en voyait pas l’autre rive, bordés de part et d’autre d’une végétation impénétrable et luxuriante. Des ciels de soir d’orage que les dieux peignaient à grand renfort de couleurs et de nuages. Des pluies d’un autre monde dont le bruit si assourdissant résonnait encore dans les oreilles bien après l’accalmie. Des montagnes si grandes que l’homme lui-même devenait fourmi. Il vit les Andes et l’Amazone, l’immensité de l’immense qu’aucun mot d’homme n’avait retranscris.

Il volait avec "Belle" dans les bras des anges, son regard ivre de toutes les richesses de cette terre si vivante. Elle lui montra tout ce que, pendant son voyage il n’avait que pressenti. Tel un gamin apeuré, il n’avait pas osé danser sur le ventre de notre mère la Terre, la Pachamama comme l’appelle les Indiens. "Belle", en lui donnant la main, l’avait fait entrer dans la danse des fils et filles de la Terre. Il abandonna la peur, celle des autres et celle de lui. Son cœur se mit à battre, plein de l’amour des autres et de lui. "Belle", en lui donnant la main, l’avait fait naître.

Lorsque le bus s’arrêta et que les portes s’ouvrirent, ce fut un homme qui en descendit.

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Posté par pierre vican à 01:21 - Lettres de mes amis - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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