Sortilèges de l'écriture

PIERRE VICAN

21 août 2006

De Gaulle - 18 juin 1940 - La guerre n'est pas finie

Éditions Acropole, 180 pages, 2001

Extrait

De_Gaulle
Pendant que de Gaulle reçoit ses ordres de mission, son fils Philippe, qui n’a que 17 ans, prépare son bac de philosophie, qu’il doit repasser en automne à Paris, au collège Stanislas. Le 15 mai, au matin, il reçoit un étrange appel téléphonique d’un aide de camp de son père qui lui apprend qu’une voiture viendra le chercher dans quelques heures pour l’emmener au château de Montry, près de Meaux. Avant midi, une limousine noire vient le prendre dans la cour du collège. Trois heures plus tard, le jeune homme arrive au pied d’un superbe manoir en brique au toit en ardoise. C’est là que campe l’état-major du général Gamelin. Tout autour, sur les pelouses, stationnent en désordre des véhicules militaires et civils. Des soldats en tenue de combat entourent quelques batteries de DCA. Par les portes et les fenêtres de la noble demeure circulent une multitude de fils téléphoniques reliés à des camions, équipés d’antennes, garés dans la cour d’honneur.
Le colonel de Gaulle – sa promotion n'est pas encore effective – se tient au milieu de la pièce, environné d’un groupe d’officiers de toutes les armes. Penchés sur des tables encombrées de téléphones de campagne ou à genoux sur le parquet, leurs mains à plat sur des cartes déployées, ils scrutent les tracés reproduisant la progression des troupes ennemies qui dessine des lignes de front de plus en plus proches de la capitale. Des cendriers pleins à ras bord sont posés sur des chaises. Des estafettes affairées ne cessent d’entrer et de sortir de la pièce.
On prévient le colonel que son fils est arrivé :
« Père ! Que se passe-t-il ? »
Charles de Gaulle se retourne. Philippe découvre un visage plus tendu que jamais, aux rides accentuées par des nuits blanches qu’accuse un teint de cire.
« Ah, vous voilà Philippe ! »
Ce n’est pas dans les habitudes de Charles d’extérioriser ses sentiments, encore moins d’embrasser sa progéniture. Il entraîne son fils à l’extérieur du château, sur la pelouse labourée par les chenillettes des véhicules militaires.
« Je vous attendais avec impatience. Je n’aurai pas le temps de venir à Paris comme convenu et je voulais quand même vous voir. Je dois repartir au front. »
Philippe est bouleversé par la gravité avec laquelle son père le dévisage. Sa voix est rauque et monocorde. Il se doute de quelque chose. Certes, Charles n’a jamais manifesté beaucoup de chaleur paternelle, mais, à cet instant, l’échange entre les deux hommes est encore plus dépouillé que d’habitude.
« Il m’est impossible de venir voir Élisabeth ni la petite Anne et ta maman. Je vais leur envoyer un mot pour leur dire de ne pas rester à Colombey, où elles risquent d’être exposées. Il vaudrait mieux qu’elles s’installent près d’Orléans, chez votre tante Suzanne Vendroux. »
Charles glisse sa main dans la poche intérieure de sa vareuse, en ressort un portefeuille dont il extrait une liasse de billets de banque.
« Voici environ deux mille francs pour toi et la famille. Prends-en soin, vous en aurez besoin. Je ne suis pas certain que ma solde arrivera à temps sur mon compte. C’est tout ce que je peux vous donner. »
Philippe est surpris de se voir soudain confier une telle somme alors que, jusqu’ici, ses parents lui accordaient pour tout argent de poche un pécule de quelques dizaines de francs.
« Mais, Père, je dois passer mon baccalauréat à Paris et Élisabeth ne sait pas encore où elle doit passer la première partie du sien. Et à la rentrée, je dois préparer Navale ! »
De Gaulle jette un regard nerveux par-dessus son épaule.
« Je sais, mon fils. Malheureusement, les événements se précipitent. Vous devez être prêts, toi et ta sœur, à quitter Paris. Entre nous… c’est très sérieux. »
À la surprise de Philippe, son père s’approche et l’embrasse. L’entrevue n’a duré que quelques minutes. Philippe remonte dans la limousine noire pour regagner Paris, chargé d’une enveloppe destinée à faire face à toutes les éventualités.

© Pierre Vican


Posté par pierre vican à 17:55 - 7 - Personnages historiques - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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