21 août 2006
Un roman vous-dis-je !

«Un véritable drame ! Il y aura tout : les feux de l’amour ! l’angoisse du trépas, la lame de la trahison plantée dans le cœur de l’innocent, les richesses du Vatican, la solitude de l’île perdue, la douceur enflammée des tendresses charnelles ! Tout ! je mettrais mon âme à fondre au creuset de la damnation, rien que pour ce roman…
– Soit, mettez-vous-y et je vous accorde cette bourse…
– Monseigneur ne le regrettera pas ! »
Trois ans plus tard, après deux révolutions et une faillite, le nouvel éditeur ayant hérité des contrats de son prédécesseur s’enquiert du manuscrit en souffrance et fait envoyer un mot à l’auteur exilé… lequel ouvre le cachet dont la carte ne porte qu’un caractère :
« ? »
L'écrivain importuné s’assied à son bureau, repousse d'un bras l’amas de livres envahissants, allume sa chandelle à demi consumée, renverse le couvercle de l’encrier, trempe sa plume acérée dans le liquide sombre, gratte sur un carton vierge une brève réponse à son correspondant et appelle son secrétaire.
– « Tu feras porter cette lettre à Paris aujourd’hui, en mains propres. Et rapporte-moi du lard et du papier. »
Plein d’espoir, l’éditeur fortuné décachette l'enveloppe provinciale en se calant confortablement dans son fauteuil de cuir patiné aux accoudoirs ouvragés de têtes de tigres du Bengale. Sa bague de rubis rutile à l’index, ses feux chatoyants réveillent des reflets opalescents sur la perle mauve de sa cravate de soie. Sa main manucurée joue avec la missive sibylline. Un signe, un seul pour ample réponse sur le papier blême :
« ! »
Un monde opposé où campent deux attitudes inconciliables régit les mœurs de la création littéraire. Il se peut que la genèse de l'univers réside en fin de compte dans un intervalle que se disputent ces deux signes dont la charge émotionnelle fluctue au gré des pôles antagonistes, ceux de l’inspiration la plus détachée et de l’ambition la plus âpre. L’espace entre eux deux ? Un vide sidéral qui se nourrit du Verbe où s’entrechoquent le souffle éthéré de l'illumination esthétique, les viles préoccupations humaines, la quête de l'idéal, le désir d'assouvir quelque vengeance infâme, les rêves d’hégémonie, les affres de l'humiliation.
La naissance des nations, la chute des princes, le rocher qui s’écroule et emporte dans son élan l’orchestre de plein air, le baril de poudre qui explose en pleine mer dans les cales du trois-mâts, la mère désespérée qui court pieds nus dans la nuit, l’œil luisant du canon du revolver qui se tourne vers la nuque de l'amant jalousé… les pièces d’or qui scintillent dans le regard troublé d’un comptable fébrile, ce sont mille drames jaillissant de l’esprit embrasé d’un auteur indigent…
La création littéraire est fille d'un échange passionnel, aux humeurs agacées, contrariées, compliquées par le calcul des uns et la probité des autres… N’est-ce pas ainsi que naissent et périssent les illusions, les arts, les civilisations ?
© Pierre Vican, 9.11.2005
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